“One! Two! Zero! I can speak English! Four! nine, five, three, SIR! Yes! thank you, welcome! my friends, six ! eleven…”
Le type fond sur moi en déblatérant une suite incongrue de mots anglais prononcés avec des R qui roulent et des voyelles qui tanguent. Il vocifère en fronçant les sourcils à moins d’un pouce de mon visage. Je m’attends à tout moment à recevoir une volée en pleine joue, quand il me balance une invitation violente, une invitation qui ne se refuse pas.
On me fait assoir sur le siège d’honneur, un fauteuil de bureau à bascule bon pour la casse qui manque de se dérober sous mon séant, puis on m’enjoint d’avaler dattes et café. Le vieux retourne à sa besogne, il prépare un filet à sardine, c’est la saison, on les fait sécher pour s’en servir de nourriture au bétail. D’autres hommes m’accompagnent autour de la table. D’un air de bienveillance, ils semblent s’excuser du bonhomme en lui jetant un regard presque filial : il perd un peu la boule, c’est le dernier survivant de l’âge d’or du quartier, on dit qu’il a cent-soixante ans ! On se tient maintenant devant la boutique qu’il possède depuis qu’il a immigré du Yemen. Il fournit tous les pêcheurs du coin en hameçons, filets et articles marins en tout genre.
« Hé Baba ! lui lance un autre, combien de fois par jour, hein ? » lui lance rigolard, un homme attablé. «Trois fois par jour » réplique le « Sheban » (le vieux) en illustrant d’un geste explicite de l’avant bras. « C’est ça l’ancienne génération, c’est pas comme les jeunes d’aujourd’hui, ils sont tout fatigués » s’esclaffe un autre.
En regardant Rabea Ashour et ses manières rustres, on lit l’image d’un autre temps. En voyant défiler les bangladais et les indiens, tous humbles tous modestes, se servir sans demander des dattes et du café à la table du doyen, on imagine des jours peut-être imaginaires, où les Omanais et leurs voisins du sous-continent cohabitaient fraternellement, parlaient le même sabir, commerçaient leur denrée précieuses, et vivaient dans le respect les uns des autres. « Tout le monde connait le vieux ici, me dit un pakistanais, il est très généreux, si tu as un problème il t’aidera, c’est sûr, tiens reprends des dattes, quand on travaille pour lui il paye toujours un bon prix et sans délais ».
« Des menteurs, rien que des menteurs » s’insurge l’ancien, en parlant du gouvernement qui a projeté de raser le quartier pour en faire une zone touristique. Les résistances n’ont pas cessé de remettre le projet aux calendes grecques. Notre vieil homme porte la mémoire du lieu, et ne compte pas se laisser déloger à coup de primes dérisoires. Il peut s’entendre avec tout le monde, il parle arabe, mahri, gabali, et un peu de bangali, d’hindi et d’ourdou. C’est le centre névralgique d’une petite société qui est probablement l’une des dernières à conserver le caractère de Salalah vingt ans en arrière quand cette petite bourgade de pêcheurs n’était pas encore la deuxième ville du Sultanat d’Oman.
Le type fond sur moi en déblatérant une suite incongrue de mots anglais prononcés avec des R qui roulent et des voyelles qui tanguent. Il vocifère en fronçant les sourcils à moins d’un pouce de mon visage. Je m’attends à tout moment à recevoir une volée en pleine joue, quand il me balance une invitation violente, une invitation qui ne se refuse pas.
On me fait assoir sur le siège d’honneur, un fauteuil de bureau à bascule bon pour la casse qui manque de se dérober sous mon séant, puis on m’enjoint d’avaler dattes et café. Le vieux retourne à sa besogne, il prépare un filet à sardine, c’est la saison, on les fait sécher pour s’en servir de nourriture au bétail. D’autres hommes m’accompagnent autour de la table. D’un air de bienveillance, ils semblent s’excuser du bonhomme en lui jetant un regard presque filial : il perd un peu la boule, c’est le dernier survivant de l’âge d’or du quartier, on dit qu’il a cent-soixante ans ! On se tient maintenant devant la boutique qu’il possède depuis qu’il a immigré du Yemen. Il fournit tous les pêcheurs du coin en hameçons, filets et articles marins en tout genre.
« Hé Baba ! lui lance un autre, combien de fois par jour, hein ? » lui lance rigolard, un homme attablé. «Trois fois par jour » réplique le « Sheban » (le vieux) en illustrant d’un geste explicite de l’avant bras. « C’est ça l’ancienne génération, c’est pas comme les jeunes d’aujourd’hui, ils sont tout fatigués » s’esclaffe un autre.
En regardant Rabea Ashour et ses manières rustres, on lit l’image d’un autre temps. En voyant défiler les bangladais et les indiens, tous humbles tous modestes, se servir sans demander des dattes et du café à la table du doyen, on imagine des jours peut-être imaginaires, où les Omanais et leurs voisins du sous-continent cohabitaient fraternellement, parlaient le même sabir, commerçaient leur denrée précieuses, et vivaient dans le respect les uns des autres. « Tout le monde connait le vieux ici, me dit un pakistanais, il est très généreux, si tu as un problème il t’aidera, c’est sûr, tiens reprends des dattes, quand on travaille pour lui il paye toujours un bon prix et sans délais ».
« Des menteurs, rien que des menteurs » s’insurge l’ancien, en parlant du gouvernement qui a projeté de raser le quartier pour en faire une zone touristique. Les résistances n’ont pas cessé de remettre le projet aux calendes grecques. Notre vieil homme porte la mémoire du lieu, et ne compte pas se laisser déloger à coup de primes dérisoires. Il peut s’entendre avec tout le monde, il parle arabe, mahri, gabali, et un peu de bangali, d’hindi et d’ourdou. C’est le centre névralgique d’une petite société qui est probablement l’une des dernières à conserver le caractère de Salalah vingt ans en arrière quand cette petite bourgade de pêcheurs n’était pas encore la deuxième ville du Sultanat d’Oman.

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