jeudi 11 juin 2009

Al Hallanyiat #1 "Sensation première"


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« L’archipel est inaccessible aux touristes » garantit le guide Gallimard. Une excellente raison d’aller y jeter un coup d’œil, histoire de troquer la casquette du touriste pour le couvre-chef de l’explorateur. D’accord, les îles Hallaniyah sont déjà mentionnées par Ptolémée : pour déposer un drapeau on est en retard d’au moins 18 siècles. Mais la recherche d’un transport est déjà la promesse d’un récit épique.
Deux choix. L’avion militaire qui assure une liaison hebdomadaire vous emmène gratuitement, au prix de trois semaines d’imbroglios administratifs pour obtenir une place. Je l’avoue à contrecoeur, j’ai fini par avoir mon tiquet, mais le jour du départ mes oreilles ont boudé la sonnerie du réveil – pourtant réglée sur le volume maximum.
Restent les esquifs de pêcheurs. Les histoires de naufrages au large des côtes qui regardent les îles par temps clair, occupent un siège de choix pendant les veillées au bord de l’eau. Cette partie du littoral connaît en effet les vagues et les vents les plus nerveux de la région. On ne perçoit depuis le rivage qu’une flaque d’huile parfois ridée par le saut de quelques poissons volants. La mer se creuse déjà et les clapots déferlent à quelques encablures de la grève. Après une heure de percussion de la proue contre la houle, les limbes de brumes découvrent des rochers ceinturés par un anneau d’azur phosphorescent.
Bientôt les groupes des tour operators pourront d’admirer cette vue depuis un ferry affrété par la compagnie nationale des transports maritimes (NFC). Précisons seulement que le décor sera embelli d’un gigantesque complexe hôtelier de luxe.


Sur les plages isolées on trouve quelques articles de survie entreposés par les habitants, des sacs de sucre, du thé, à manger, du bois et des briquets pour faire du feu. Un peu plus loin des géomètres qui prennent des mesures à l’emplacement du futur « spa ». Et malgré la prolifération de ces signes humains, difficile de taire la vanité que ces paysages majestueux réveillent : celle du premier homme.

samedi 28 mars 2009

Rappelez-vous mon âme…



Dans ces régions, on reconnaît une plage vierge aux détritus qui la jonchent. L’endroit est si peu fréquenté qu’aucun service de nettoyage communal ne s’y attarde. Les reflets d’argent de l’écume se dissolvent dans le miroitement opalin du rivage, où s’amoncelle l’œuvre de la Nature sur la matière plastique. Ni pollution, ni injure à la pureté du lieu. Bien au contraire, l’assemblage sublime d’une insondable volonté.


Cette bouteille déchiquetée est une voyageuse au long cours, cette bouée bercée par le ressac se déguise en crustacé, et des insectes à six pattes ont laissé les marques de leur procession dévotes autour d’un vieux bidon. A quel ancre trop lourde ce cordage a-t-il rompu ? A quelles tempêtes ces nasses ont-elles survécu ?


La seconde vie de ces objets échoués porte le sceau d’un troublant mystère, et d’une irrésistible invite à la contemplation…


mardi 24 mars 2009

Lignes de fuite



Il est un point de vue qui consiste à penser que les voyageurs fuient la réalité. Pourtant cet avis commet le délit qu'il prétend dénoncer. En quittant un point, n’en rejoint-on pas un autre ? Et si le premier prend indéniablement corps sous nos yeux, pourquoi l’autre devrait-il être dépourvu de visage ? Le bons sens n’a cure de ces questions, et préfère dissimuler sous ses aphorismes parcellaires un jugement moral selon lequel l’endroit du départ correspond à ce qui est bien, tandis que l’arrivée est si condamnable qu’on lui refuse le droit de cité. Y a-t-il une seule réalité possible, envisageable et vertueuse ? Partir empêche-t-il de revenir ? D’autres interrogations que les âmes bien pensantes ont choisi d’ignorer sciemment, au profit de perspectives plus obscures.


Comparer un simple déplacement géographique à un déni de la réalité est un raccourci que prennent ceux à qui il ne ferait pas de mal d’emprunter quelques détours…


samedi 14 mars 2009

Le Luban et Truygve



Le Luban, l’encens de Salalah, n’y existe qu’à l’état brut. Sauf dans la cuisine de Trygve Harris. Cette marchande d’huiles essentielles a établi son échoppe à Time Square (NY) il y a 15 ans. Mais le rutilant alambic importé de Porto fonctionne à plein régime dans un appartement qu’elle loue à Salalah. Difficile pourtant de se procurer la précieuse résine car la majorité du stock disponible dans les souqs viendrait de Somalie. La plupart l’ignorent, les autres le nient. Trygve affirme être actuellement en possession de presque l’intégralité du luban produit localement. Cette quadra élevée à L.A. en côtoyant Sinatra et ses contemporains, a hérité du sens des affaires de son père, manager de Lena Horne. Pour obtenir son bien parfumé, elle a dû graisser la patte à beaucoup avec…des flacons d’huile de Luban fait maison.


samedi 7 mars 2009

Oman Cinema #2


But the ones who understand are the eyes which can see (sic.)

Naïm, est là qui vous attend depuis trente ans. Il sert le thé puis vous présente à ses deux dames qu’il connaît par cœur. Ce pakistanais débonnaire sait toujours ménager leur jalousie en partageant les pellicules très équitablement…et très précisément, car l’image projetée un peu plus loin ignore les sursauts. Le trio, parle surtout en Hindi, mais on les surprend parfois à bavarder en ourdou et griffonner un peu d’anglais et d’arabe. A travers le hublot on peut voir le faisceau dessiné par la fumée de cigarette des spectateurs assis en seconde. On entend tousser les imaginations au balcon quand les scènes se dédient à suggérer la romance. Et les têtes couvertes du premier rang se découpent en noir sur l’écran irradié des chorégraphies nerveuses et des costumes étincelants de mille feux.


Oman Cinema #1



Cette vieille machine a raconté tellement d’histoires qu’on a perdu la mémoire de ses origines. Dans son ventre, les rubans de celluloïd s’enroulent encore à toute allure tous les soirs de la semaine. Son inconditionnelle compagne prend le relais des bobines toutes les vingt minutes. La plupart des films durant plus de quatre heures, la salle de projection devient le décor privé d’un dialogue aux longues répliques. S’y faufiler n’est qu’un jeu d’enfant. Juste à côté d’une échoppe de bricolage, une porte laquée de vert pâle résonne en palimpseste avec les affiches qui la coiffent. Cette ouverture ordinaire vous laisse entrer sans frapper dans l’antichambre de l’illusion en mégascope.


mercredi 4 mars 2009

Ballet pour une sardine



Le sable ciré poli par l’écume reflète des images indécises. D’illégitimes quadrilles en sarouel ou wizar gesticulent sur cette chape luisante. La contorsion des corps laissant surgir l’éclat de leur penaillons versicolores semble soumise au caprice d’une invisible orchestration. Tandis qu’une silhouette parle du regard à l’une de ses mains et chasse négligemment de la deuxième une nuée d’insectes hypothétiques, une autre, s’affaire plus loin à fendre l’air au dessus de sa tête avec le mouvement giratoire d’un poing serré. Le spectacle est un mystère antique, une désarticulation contemporaine, une messe interlope. Un imperceptible fouet déchire le vent, deux paumes écloses flèchent le ciel, ailleurs une anatomie volante a suspendu la course de son saut, alors qu’une forme sœur décrit un cercle de parade avant de décoller, tout membres développés. Ces funambules, acrobates ou bien matassins dansent la farandole pour un poisson, une chorégraphie inaperçue pour les éclats nacrés d’une simple sardine….à dîner.


dimanche 22 février 2009

Des gosses



Les encouragements de la foi aidant, les bambins se bousculent à tous les coins de rue, ils débouchent d'une venelle de sable battu dans un nuage de poussière ou se disputent l'usage d'un bicycle, ils sont un peu partout de toutes tailles et vont toujours nus pieds, ils ressemblent à des orphelins avec leurs guenilles, votre oeil a tôt fait de les adopter, et leurs aînés s'empressent de de se sortir des perrons pour vous empêcher de brandir la chambre obscure...


dimanche 25 janvier 2009

Le cauchemar de Thesiger


"Even as a boy I recognized that motor transport and aeroplanes must increasingly shrink the world and irrevocably destroy its fascinating diversity” Wilfred Thesiger


Tout le monde n’a pas la chance de découvrir le désert comme le fit Wilfred Thesiger, accompagné, d’une caravane, en le traversant de part en part. Cet aventurier qui fustigeait la motorisation des nomades comme une dégénérescence, a pris le temps d’approcher toute la sensorialité du voyage, et mérité la merveille du quart vide au prix d’une progression lente et laborieuse.

J’aurais aimé en faire autant, mais ne je sache maudire le tout-terrain qui m’emmena sur une poignée de ses pas, avec mes meilleurs compagnonsm ici en Oman. Nous avons cependant eu la bénédiction de la météo pour admirer l’aride immensité après la pluie. Le drapé scintillant des nuages caressait les sables vallonnés avec ses pinceaux de lumière mouvante. Les dunes tigrées par les ruissellements laissaient surgir lleurs couleurs changeantes au milieu d'une plaine de poussière arrondie par l’horizon. Et un puits qui regorgeait d’une eau chaude et sulfureuse nous a prodigué un soin thermal tandis que la sécheresse reprenait ses droits.

Avec les vastes étendues stigmatisées par le tracé de la piste, l’impossible oubli de l’élément aquatique, et le déplacement automobile, nous avons sans doute reçu la plus fidèle image du cauchemar de Thesiger. Mais personne n’aurait su se plaindre de ce paradis en solde.


vendredi 23 janvier 2009

Bachannales omanesques



Le 17 janvier dernier, l’Oman a vaincu l’Arabie Saoudite en finale de la Gulf Cup, on avait rarement vu le pays dans un tel état d’euphorie. A Salalah, avant même que la victoire soit sifflée par l’arbitre, on a vu la moitié de la ville grimper dans sa voiture et franchir impunément les limites de vitesse sous les yeux complaisants de la police. Les piétons sortis pour admirer le vacarme automobile ne se seraient pas aventurés à traverser les rues où résonnait la cacophonie gigantesque des klaxons.

La foule motorisée ou non, a fini par se congestionner dans le vieux quartier de Hafah où se déchaînait une énergie inimaginable, du moins dans ce coin ultra-conservateur du Sud de la péninsule arabique. Les effusions populaires prenaient corps sous les guenilles loufoques du travestissement, au mépris de toutes les prescriptions islamiques dans le domaine. Les garçons se déguisaient avec les vêtements de leur petite sœur et déambulaient sur la voie publique en importunant les passants, ils avaient cependant pris soin de mettre un masque afin que personne ne pût les reconnaître. En prenant place sous le tissus impersonnels de leurs congénères féminins, les rôles étaient inversés le temps d’un soir.

Parmi les pétarades et le hurlement des cornes de brume on entendait aussi des percussions, réminiscences d’une immigration africaine vieille de plus de cent ans. Autour des musiciens se succédaient des danseurs aux poses sans équivoques, de celles qu’on ne montre pas dans les images folkloriques de la chaîne de télévision nationale. Pour un instant, les passions endormies, l’énergie bridée par une tradition prohibitive s’éveillaient dans l’effervescence de la nuit et la victoire ne devenait plus qu’un prétexte à libérer publiquement les frustrations trop longtemps contenues. Une improbable farandole défilait où l’aficionado de tuning faisait rugir sa hotwheel à côté des étudiants déguisés en femme, et un jeune mongolien applaudi par la population grouillante était enfin pris à l’index comme un modèle inaccessible.

L’improvisation de la fête populaire ajoutait à la spontanéité du défoulement, et ce cortège ressemblait à une déferlante carnavalesque tout autant qu’une bacchanale dans son antique facture. Le lendemain, dans ma petite classe de français je lançais une discussion sur l’utilité sociale des versions modernes du rituel dionysiaque. Tous on reconnu les bénéfices cathartiques de la levée pour un jour des interdits qui ruissellent dans le quotidien de la tradition Salalalienne. Je prenais note d’un déplacement géographique du fairplay à la mention des Saoudiens qui agitaient le drapeau omanais coude à coude avec leur adversaires.
Et je reconnaissais les bienfaits du football.