mardi 9 décembre 2008

Djebel Akhder - Wadi Mistall



Compte-rendu en image de l'expédition dans le Djebel Akhder : Manakhir-Wukan aller et retour.

mercredi 5 novembre 2008

L'homme qui avait cent-soixante ans

Nabih Ashoor


“One! Two! Zero! I can speak English! Four! nine, five, three, SIR! Yes! thank you, welcome! my friends, six ! eleven…”

Le type fond sur moi en déblatérant une suite incongrue de mots anglais prononcés avec des R qui roulent et des voyelles qui tanguent. Il vocifère en fronçant les sourcils à moins d’un pouce de mon visage. Je m’attends à tout moment à recevoir une volée en pleine joue, quand il me balance une invitation violente, une invitation qui ne se refuse pas.

On me fait assoir sur le siège d’honneur, un fauteuil de bureau à bascule bon pour la casse qui manque de se dérober sous mon séant, puis on m’enjoint d’avaler dattes et café. Le vieux retourne à sa besogne, il prépare un filet à sardine, c’est la saison, on les fait sécher pour s’en servir de nourriture au bétail. D’autres hommes m’accompagnent autour de la table. D’un air de bienveillance, ils semblent s’excuser du bonhomme en lui jetant un regard presque filial : il perd un peu la boule, c’est le dernier survivant de l’âge d’or du quartier, on dit qu’il a cent-soixante ans ! On se tient maintenant devant la boutique qu’il possède depuis qu’il a immigré du Yemen. Il fournit tous les pêcheurs du coin en hameçons, filets et articles marins en tout genre.

«
Hé Baba ! lui lance un autre, combien de fois par jour, hein ? » lui lance rigolard, un homme attablé. «Trois fois par jour » réplique le « Sheban » (le vieux) en illustrant d’un geste explicite de l’avant bras. « C’est ça l’ancienne génération, c’est pas comme les jeunes d’aujourd’hui, ils sont tout fatigués » s’esclaffe un autre.

En regardant Rabea Ashour et ses manières rustres, on lit l’image d’un autre temps. En voyant défiler les bangladais et les indiens, tous humbles tous modestes, se servir sans demander des dattes et du café à la table du doyen, on imagine des jours peut-être imaginaires, où les Omanais et leurs voisins du sous-continent cohabitaient fraternellement, parlaient le même sabir, commerçaient leur denrée précieuses, et vivaient dans le respect les uns des autres. « Tout le monde connait le vieux ici, me dit un pakistanais, il est très généreux, si tu as un problème il t’aidera, c’est sûr, tiens reprends des dattes, quand on travaille pour lui il paye toujours un bon prix et sans délais ».

«
Des menteurs, rien que des menteurs » s’insurge l’ancien, en parlant du gouvernement qui a projeté de raser le quartier pour en faire une zone touristique. Les résistances n’ont pas cessé de remettre le projet aux calendes grecques. Notre vieil homme porte la mémoire du lieu, et ne compte pas se laisser déloger à coup de primes dérisoires. Il peut s’entendre avec tout le monde, il parle arabe, mahri, gabali, et un peu de bangali, d’hindi et d’ourdou. C’est le centre névralgique d’une petite société qui est probablement l’une des dernières à conserver le caractère de Salalah vingt ans en arrière quand cette petite bourgade de pêcheurs n’était pas encore la deuxième ville du Sultanat d’Oman.

jeudi 30 octobre 2008

N’importe où, n’importe quoi

Shaati al Inglez


Ce pourrait être n’importe où. Mais l’on ne se fâchera pas que l’endroit se trouve ici par miracle. Rien ne nous empêche de patauger dans le cliché avec une ostensible satisfaction puis de nous ébrouer près des badauds en nous appliquant à les éclabousser le plus malignement du monde. La vie dichrome, le monde en deux couleurs, bleu et blanc comme slogan d’une chronique sans histoire, le calme et l’immensité pour seul horizon.

Faire bisquer avec une carte postale passe-partout est bien la plus ignoble des occupations, la manifestation d’un atrabilaire désœuvrement, elle est absurde et je la conjure tout autant que cette image. Je l’ai prise in situ vero, mais comment prouver qu’elle n’a pas été téléchargé depuis le net, dont les eaux pullulent de ces vues vides de sens ? Pourquoi s'acharner à montrer que l'on est vraiment ailleurs alors que l'on est virtuellement partout?


mercredi 29 octobre 2008

Le couteau sous la gorge

le couteau ss la gorge

Vous avez une lame bien aiguisée contre la carotide. On vous assoit sur un fauteuil de moleskine rouge. Un vieux ventilateur ronronne et la télé diffuse un feuilleton en ourdou. Bientôt, vous relâchez la posture de sentinelle que vous aviez prise en apercevant le scintillement du métal entre les doigts de votre hôte. Votre esprit divague dans cette atmosphère humide et tiède où flottent des sons discrets. On vous recouvre d’une serviette de teinte fluo, et sans délicatesse votre tête est rejetée en arrière : l’habit de vos joues va bientôt disparaître.

Le tranchant danse déjà depuis un moment le long de vos jugulaires quand vos paupières commencent à s’alourdir et vous sombrez par instants dans une irrésistible somnolence. Dans quelques minutes vous vous réveillerez, frais et reposé, et n’attendrez plus qu’avec impatience que votre collier repousse pour croiser le fer avec.

lundi 29 septembre 2008

Les bangladais ne mangent pas leur prochain


Ce vendredi, les fleurs de macis exhalent une odeur étourdissante au détour d’une rue bouchée par un éboulis de pierres. Les maisons en ruines vomissent les cailloux qui bâtissaient leur corps et encombrent les cloaques de gros pavés coralliens. Dans ce paysage désolé confinant à l’insalubrité, les couleurs chamarrées du linge qui sèche s’agitent sur un fil tendu entre deux pans de murs déchiquetés par le temps.

Malgré un état de délabrement proche du sinistre, ce quartier est encore habité par la communauté bangladaise. Les rumeurs de réhabilitation parlent d’une destruction imminente des habitations ; celles qui sont promises à ce sort sont marquées à la bombe rouge vif d’un numéro sur leur façade. Le vent qui s’engouffre dans les rues charrie une fine poussière qui teinte la vue d’un voile beige, et les fumées odoriférantes d’un ragoût sur le feu. Un peu plus loin des tasseaux de bois probablement récupérés sur un chantier brûlent sous deux trépieds de parpaing portant chacun une gigantesque casserole.

Il est 9 heures du matin. On prépare déjà le byryani qui honorera la rupture du jeûne d’un millier de bangladais, les oignons se contorsionnent dans la marmite tandis que la viande mélange ses sucs aux parfums de la cardamone, de l’ail et du piment. Le festin promis au nez par les vapeurs de la cuisine m’a rappelé à lui le soir même, où j’ai découvert comment l’on fait de véritable mets dans de si grands chaudrons ainsi que l’hospitalité et le goût de la plaisanterie des immigrés du Bangladesh.


jeudi 25 septembre 2008

N’oublie pas mes petits souliers

N'oublie pas mes petits souliers

N’ayons pas peur des clichés. Quand on annonce que l’on part dans un pays musulman, le monde se divise en deux catégories de personnes. Ceux qui n’ont jamais voyagé dans la région vous dévisagent avec une mine aussi déconfite qu’effrayée ; vous leur eussiez dit que vous alliez croiser sans cotte de maille, qu’il n’auraient pas été plus angoissés. Réaction archaïque. L’autre classe s’est formé à l’école de la baroude. Dans ce milieu l’on croit détenir un secret caché : impossible d’être plus sûr qu’en terre d’Islam. Attitude éclairée.

La plupart de mes compagnons omanais ne manquent jamais de se faire les fermes apôtres de cette deuxième position. J’étais moi-même membre de la chapelle jusqu’à ce que l’on dérobe mon téléphone et un porte document plein d’argent, alors que je les avais laissés délibérément, et très naïvement à la merci des convoitises les moins forcenées. Très récemment , un omanais à qui je racontais l’histoire a renchérit en me contant qu’il avait lui-même été victime du vol de ses sandales, quittées pour prier, à l’entrée de la mosquée. De nos jours on ne sait plus à quel saint se vouer. Je recommande le petit papa noël, lui au moins ne nous dépossèdera pas de nos souliers.


samedi 20 septembre 2008

Polémique sur le port de voile au Sud de l'Arabie

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Ce n'était plus un secret pour beaucoup, j'ose aujourd'hui lever le voile sur la vérité : que les plus conservateurs anesthésient leurs angoisses, entre la voile et la vapeur, j'ai très clairement choisi. Par chance, le destin a placé sur mon chemin un anglais philanthrope qui a consenti à me céder son équipement de véliplanchiste pour une somme dérisoire.

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La roue qui tourne m'a réservé cependant moins de faveurs sur l'eau, où j'ai trop bu le bouillon pour laisser s'épanouir mon désir inavoué : pousser des cris primitifs tout en agitant simultanément le pouce et l'auriculaire, par amour pour le style. Rejoignez-moi et je vous paye une tasse, d'ici là je clame sans aucun complexe : la sable, c'est plus stable!

vendredi 19 septembre 2008

Qu'as-tu donc dans ton panier?

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Ou : What have you got in your basket? pour ceux qui préfèrent Wall Mart à Carrefour, ou bien encore à LuLu (sorte de parangon des supermarchés, version Omanaise et d'origine indienne). Qu'avons-nous dans notre besace? Que dalle.

"Dalle" viendrait du tsigane "dail" qui signifie "rien du tout", et la bohème dans le cœur, mon caddie reste vide. En fait de dalle c'est plutôt celle qui tenaille mon estomac dont il faudrait parler. Car en ces temps de ramadan, la faim vous soumet. Les commerces l'ont bien compris, en restant ouverts toute la journée, en proposant des monticules de nourriture bien achalandée, des gondoles à faire saliver un cactus, et d'imbattables promotions pour les achats en gros.

Les galeries marchandes ne désemplissent pas de clients qui fourmillent autour des rayons, de manière plus sauvage, plus pressée, plus coupable qu'à l'habitude. Nous sommes bien dans le golfe, rassurons-nous pas de guerre à l'horizon. Le ravitaillement est tout autant frénétique pourtant.

Vis viva


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Notre homme, malgré sa vitesse déplacement proche du négligeable - à l'heure des transports super-soniques - a pris une longueur d'avance sur le slogan de son boléro. Il roule sur un véhicule à énergie verte, s'il en est, car celui-ci ne consomme rien de plus qu'un peu d'huile de genoux, et ne rejette dans l'atmosphère qu'une imperceptible fragrance d'aisselles. Si ce n'est pas un acte politique, que le céleste m'intoxique au monoxyde de carbone. Vous me direz, "au prix de l'essence..." (comme on dit), fallait pas inventer l'eau chaude (comme on dit).

mardi 9 septembre 2008

Le jêune affamé

Beignets du ramadan

De petites boules viennent pleurer des larmes d'huile en se pressant contre les vitres de plexiglass. Un parasol couvre le placard à fritures posé dehors. L'installation tient lieu d'annexe au ccoffeshop de ces deux indiens. Sa fermeture à l'occasion du ramadan fournira peut-être une occasion d'améliorer ses conditions d'hygiène pour la nouvelle année (de l'hégire).

Pendant ce temps les beignets, à peine protégés de la poussière par leur étal improvisé, prennent l'air en attendant que les klaxons des voitures impatientes ne les fassent sursauter. Le surcroit de bonté préconisé pendant le jeûne n'a pas encore invité les clients à descendre de leur véhicule pour passer commande. Les trompettes se font simplement un peu plus insistantes sous le capot à mesure que défilent les heures vers le coucher du soleil, et que la supplique du ventre affûte ses accents tragiques.

Ces petits postes ressemblent à des commerces ambulants, et fleurissent un peu partout dans les rues de terre battues. On peut y choisir des beignets d'œuf, d'épinard, ou bien encore des samousas et des desserts sucrés. Des mets bien éloignés de l'ascétisme évoqué dans les récits de la vie du prophète..

Beignets du ramadan

jeudi 3 juillet 2008

Wadi Nahiz

wadi nahiz

Ce jeudi matin, je m'émerge avec une envie de massacre. C’est pourtant pas la faute de ces ouvriers pakistanais qui font trembler tout l'immeuble en faisant hurler leurs marteaux-piqueurs...dès sept heures du mat’, soit. Je migre dans une autre chambre, je coince mes oreilles entre deux coussins, et le sommeil raisonne mes pulsions matinales. Inexplicablement, je me réveille en entendant le téléphone qui peine a jouer de la sonnerie au milieu d’une symphonie apocalyptique en béton majeur.

C'est Mohammed Shanfari qui n’a pas oublié ma proposition d’aller marcher dans la montagne, au risque de glisser sur les pierres nettoyées par la mousson. Encore sonné par une trop longue nuit de sommeil et sa rallonge assourdissante à l’affront d un bruit infernal. Je rassemble ce qui me tombe sous la main dans un sac à dos. Une torche neuve sans batterie, une bouteille d’eau entamée et deux chaussettes dépareillées. J’allais glisser mon appareil photo quand un toc-toc s'est mis a jouer au "question-réponse" avec la masse balancée à toute force sur le mur de l'étage supérieur : Mohammed, fringuant, sort un dépliant quelconque et le commente d'un flot ininterrompu tandis que je continue à mettre n’importe quoi dans mon baluchon.

La voiture est arrêtée, le thé avalé. Et l'entrejambe brumeux de la vallée s’ouvre sous nos pieds lancés à bonne allure. Peu de temps après, mon compagnon fait halte (j'adore quand Thesiger* parle des Bédouins et dit que pour une fois "ils n'étaient pas mes serviteurs mais mes compagnons" et que le sentiment de supériorité de ceux-ci était placé au dessus de tout soupçon). Mon compagnon décrète que ses chaussures sont trop lourdes les accroche en tac-tac à une branche surplombant le chemin, au cas ou la paire conviendrait à quelque promeneur, et continue...en chaussettes...pendant 6h!

On a traversé des vallées boueuses, des lits de ruisseaux jonchés de roches aiguisées comme des haches, et des chemins tapissés d'épines venimeuses, de fourmis plus grosses que mon index, et de chenilles énormes dont la morsure est parait-il létale. On s’est perdu deux fois, on s’est battu pour indiquer la bonne voie, lui se réclamant de sa boussole a prière, et moi de mon GPS auquel je ne comprenais plus rien. Finalement, d’odeur d’humus en parfum piquant d'arbres à résine, de cascades sèches en plateaux nuageux, on est arrivés à bon port, hors de ce Wadi Nahiz, où nombreux furent ceux qui périrent. Il appartient à la tribu des Beni Naqam, qui en exterminèrent tout simplement les premiers habitants pour se l’approprier. Ils ne se privèrent pas non plus de prendre la vie de quelques britanniques pendant la révolution du Dhofar. Une chanson glorifie encore la geste : "Wadi Nahiz, wen mat al Ingliz" (Le Wadi Nahiz où sont morts les anglais...).

Après l'éprouvante aventure et plus encore le plat de riz auquel mon compagnon m'a invité, je ne nourrissais plus que des sentiments pacifiques pour les pakistanais, leurs patrons et leurs redoutables machines à l’assaut du ciment.

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