samedi 28 mars 2009

Rappelez-vous mon âme…



Dans ces régions, on reconnaît une plage vierge aux détritus qui la jonchent. L’endroit est si peu fréquenté qu’aucun service de nettoyage communal ne s’y attarde. Les reflets d’argent de l’écume se dissolvent dans le miroitement opalin du rivage, où s’amoncelle l’œuvre de la Nature sur la matière plastique. Ni pollution, ni injure à la pureté du lieu. Bien au contraire, l’assemblage sublime d’une insondable volonté.


Cette bouteille déchiquetée est une voyageuse au long cours, cette bouée bercée par le ressac se déguise en crustacé, et des insectes à six pattes ont laissé les marques de leur procession dévotes autour d’un vieux bidon. A quel ancre trop lourde ce cordage a-t-il rompu ? A quelles tempêtes ces nasses ont-elles survécu ?


La seconde vie de ces objets échoués porte le sceau d’un troublant mystère, et d’une irrésistible invite à la contemplation…


mardi 24 mars 2009

Lignes de fuite



Il est un point de vue qui consiste à penser que les voyageurs fuient la réalité. Pourtant cet avis commet le délit qu'il prétend dénoncer. En quittant un point, n’en rejoint-on pas un autre ? Et si le premier prend indéniablement corps sous nos yeux, pourquoi l’autre devrait-il être dépourvu de visage ? Le bons sens n’a cure de ces questions, et préfère dissimuler sous ses aphorismes parcellaires un jugement moral selon lequel l’endroit du départ correspond à ce qui est bien, tandis que l’arrivée est si condamnable qu’on lui refuse le droit de cité. Y a-t-il une seule réalité possible, envisageable et vertueuse ? Partir empêche-t-il de revenir ? D’autres interrogations que les âmes bien pensantes ont choisi d’ignorer sciemment, au profit de perspectives plus obscures.


Comparer un simple déplacement géographique à un déni de la réalité est un raccourci que prennent ceux à qui il ne ferait pas de mal d’emprunter quelques détours…


samedi 14 mars 2009

Le Luban et Truygve



Le Luban, l’encens de Salalah, n’y existe qu’à l’état brut. Sauf dans la cuisine de Trygve Harris. Cette marchande d’huiles essentielles a établi son échoppe à Time Square (NY) il y a 15 ans. Mais le rutilant alambic importé de Porto fonctionne à plein régime dans un appartement qu’elle loue à Salalah. Difficile pourtant de se procurer la précieuse résine car la majorité du stock disponible dans les souqs viendrait de Somalie. La plupart l’ignorent, les autres le nient. Trygve affirme être actuellement en possession de presque l’intégralité du luban produit localement. Cette quadra élevée à L.A. en côtoyant Sinatra et ses contemporains, a hérité du sens des affaires de son père, manager de Lena Horne. Pour obtenir son bien parfumé, elle a dû graisser la patte à beaucoup avec…des flacons d’huile de Luban fait maison.


samedi 7 mars 2009

Oman Cinema #2


But the ones who understand are the eyes which can see (sic.)

Naïm, est là qui vous attend depuis trente ans. Il sert le thé puis vous présente à ses deux dames qu’il connaît par cœur. Ce pakistanais débonnaire sait toujours ménager leur jalousie en partageant les pellicules très équitablement…et très précisément, car l’image projetée un peu plus loin ignore les sursauts. Le trio, parle surtout en Hindi, mais on les surprend parfois à bavarder en ourdou et griffonner un peu d’anglais et d’arabe. A travers le hublot on peut voir le faisceau dessiné par la fumée de cigarette des spectateurs assis en seconde. On entend tousser les imaginations au balcon quand les scènes se dédient à suggérer la romance. Et les têtes couvertes du premier rang se découpent en noir sur l’écran irradié des chorégraphies nerveuses et des costumes étincelants de mille feux.


Oman Cinema #1



Cette vieille machine a raconté tellement d’histoires qu’on a perdu la mémoire de ses origines. Dans son ventre, les rubans de celluloïd s’enroulent encore à toute allure tous les soirs de la semaine. Son inconditionnelle compagne prend le relais des bobines toutes les vingt minutes. La plupart des films durant plus de quatre heures, la salle de projection devient le décor privé d’un dialogue aux longues répliques. S’y faufiler n’est qu’un jeu d’enfant. Juste à côté d’une échoppe de bricolage, une porte laquée de vert pâle résonne en palimpseste avec les affiches qui la coiffent. Cette ouverture ordinaire vous laisse entrer sans frapper dans l’antichambre de l’illusion en mégascope.


mercredi 4 mars 2009

Ballet pour une sardine



Le sable ciré poli par l’écume reflète des images indécises. D’illégitimes quadrilles en sarouel ou wizar gesticulent sur cette chape luisante. La contorsion des corps laissant surgir l’éclat de leur penaillons versicolores semble soumise au caprice d’une invisible orchestration. Tandis qu’une silhouette parle du regard à l’une de ses mains et chasse négligemment de la deuxième une nuée d’insectes hypothétiques, une autre, s’affaire plus loin à fendre l’air au dessus de sa tête avec le mouvement giratoire d’un poing serré. Le spectacle est un mystère antique, une désarticulation contemporaine, une messe interlope. Un imperceptible fouet déchire le vent, deux paumes écloses flèchent le ciel, ailleurs une anatomie volante a suspendu la course de son saut, alors qu’une forme sœur décrit un cercle de parade avant de décoller, tout membres développés. Ces funambules, acrobates ou bien matassins dansent la farandole pour un poisson, une chorégraphie inaperçue pour les éclats nacrés d’une simple sardine….à dîner.